Benjamin Sabatier. Crédits photo : Jean-Philippe Humbert courtesy Galerie Bertrand Grimont, Paris.

Benjamin Sabatier. Crédits photo : Jean-Philippe Humbert courtesy Galerie Bertrand Grimont, Paris.

ESBA Angers Expositions Autoconstruction, Benjamin Sabatier

Autoconstruction, Benjamin Sabatier

Du 2 février au 10 mars 2017, de 14 h à 18 h, du lundi au vendredi
Vernissage mercredi 1er février 2017 à 18 h 30
Ouverture exceptionnelle le samedi 4 mars de 10 h à 17 h dans le cadre de la journée portes ouvertes 2017
TALM-Angers, Hôtel d’Ollone, 72, rue Bressigny à Angers
TALM-Angers, Rue sur Vitrine, 26, rue Bressigny à Angers

L’invitation faite par les enseignants, Bernard Calet et Isabelle Lévènez, dans le cadre de l’atelier de recherche et de création Rue sur Vitrine à l’artiste Benjamin Sabatier, donne lieu à une double exposition. En effet, à l’école, salle Thézé, sera présentée une exposition monographique de l’artiste, tandis qu’à Rue sur Vitrine, il s’agit d’une proposition des élèves qui ont travaillé en lien avec Benjamin Sabatier.

Concrete Utopia

Dans l’atelier de Benjamin Sabatier, on navigue entre des tables surchargées de documents, de caisses, de piles de livres de bricolage et de théorie, et d’outils, d’œuvres emballées dans du papier bulle ou d’autres en attente de l’être, des établis sur lesquels sont posés d’autres outils, mais ceux-là sont en béton et la surface de l’établi est grise, lisse et creusée à l’endroit des outils, qui ont marqué de leur poids la surface. Epinglées au mur, des images de sacs de béton posés sur des tréteaux et d’une grande étagère en bois dont quelques étages sont occupés par des tiroirs de béton à poignée. Au détour d’un meuble encombré, d’épaisses portions de troncs d’arbres superposées d’où paraît s’écouler à l’horizontal une matière grise, comme une flaque. Le bois est lisse sans écorce, il a été longuement travaillé.

Tout est là : le faire, le geste, le travail en cours, le travail de l’œuvre, et de la pensée, l’œuvre prête à quitter l’atelier. Lorsque les pièces se déplacent pour occuper l’espace dégagé de la galerie, autre chose se joue sous nos yeux. D’autres circulations dans l’espace du travail et dans l’espace de l’œuvre. D’autres agencements, d’autres formulations. Le désordre de l’atelier fait place à la netteté des matériaux, la blondeur du bois, la profondeur du gris du béton, sa pesanteur, figurée par les outils creusant leur place dans le lit de béton. Ces formes sont à la fois molles et figées, arrêtées dans leur mouvement d’expansion. Ce qui apparaît alors, ce sont leurs qualités : lisse, brillant, doux, brut, dense, sensible, lourd ou léger. Elles appellent le toucher, la main. Et elles y renvoient. Comme elles appellent la manipulation et le jeu de construction. Nous sommes là dans l’univers et le vocabulaire du savoir-faire, du métier, du chantier : matériaux simples mais essentiels pour qui veut agir.

La question que se pose Benjamin Sabatier n’est pas seulement : que peut-on faire ? mais plus concrètement (et faut-il redire ici qu’en anglais le béton se dit concrete) que peut-on faire de ses mains ici et maintenant ? Ou encore, et de manière plus générale, faire, pour quoi ? Question qui entraîne dans son sillage celle de ce qu’est une œuvre d’art dans un monde d’objets inutiles. Si l’on ne veut pas, plus ajouter à la masse des marchandises, une marchandise supplémentaire, peut-être que l’œuvre d’art doit retrouver son sens à travers son utilité ou du moins son usage. À la fois dans le moment du geste et dans celui de sa monstration. Les œuvres de Benjamin Sabatier invitent à faire usage de nos mains, retrouver notre capacité à transformer les choses, et donc, peut-être, le monde. Ses matériaux simples et utiles invitent à faire soi-même (le Do It Yourself dont son travail s’est inspiré), à reprendre la main sur le réel et sur le possible.

La réflexion politique sur le capitalisme tardif part du constat d’une société de plus en plus administrée et soumise aux impératifs économiques du marché. Cette situation historique est le sujet d’une vive interrogation sur la position de l’artiste et le bien-fondé d’une pratique vouée, a priori, à venir gonfler le flot grandissant des marchandises artistiques. On peut, comme l’avait fait certains artistes conceptuels, choisir de ne plus produire d’objets. Mais, aujourd’hui, on peut aussi réinvestir ou se réapproprier le monde de la fabrication, celui de l’apprentissage et de la transmission comme le fait Benjamin Sabatier (la pratique d’enseignant de l’artiste joue un rôle important dans l’idée d’une mise à disposition et de partage des moyens de production de l’art).

Dans un texte intitulé « L’auteur comme producteur » Walter Benjamin interrogeait selon une perspective matérialiste les rapports entre l’art et la politique à l’aune des rapports de production. Il se posait la question de la fonction d’une œuvre dans « le contexte social vivant », sachant que les rapports sociaux sont conditionnés par les rapports de production. La
mission de l’artiste est d’intervenir activement. L’artiste doit donc être « opérant », inventer des alternatives, leur donner forme.

Le travail de Benjamin Sabatier est en cela une prise de position politique et libertaire par rapport à la consommation de masse, une proposition qui s’inscrit dans une grande et belle histoire des utopies mais, ici, l’utopie se veut concrète – celle des possibles de l’autonomie manuelle, de ce qu’il appelle l’autoconstruction. Elle propose des modes de vie et de faire.

Réinvestir le travail de la main, associer savoir-faire et savoir de l’art dans une nouvelle perspective esthétique, celle d’une poïétique, ce sont ces alternatives que propose Benjamin Sabatier.

Sally Bonn
Auteur, critique, commissaire d’exposition.

Benjamin Sabatier est représenté par la galerie Bertrand Grimont
Découvrir le travail de Banjamin Sabatier

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